Jeff Faustman, sorcier du son à Hollywood
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| Jeff Faustman. |
On a longtemps comparé la musique de film à du papier peint. Ennio Morricone lui-même se plaignait de ne pas être reconnu comme un compositeur à part entière : il distinguait la musique « appliquée », pour le cinéma, de la musique « absolue », pour le concert. Aujourd'hui, ciné-concerts et soirées consacrées aux bandes originales cultes lui rendent enfin sa place.
Pour Jeff Faustman, la musique appliquée est une passion. Auteur-compositeur, interprète, artiste numérique, lauréat de plusieurs prix, le New-Yorkais a tout quitté pour la Californie. Direction Los Angeles. Il rejoint Cabin 21 Sound, studio de création sonore réputé à Hollywood, comme compositeur et superviseur musical. Plus d'un millier de bandes-annonces de cinéma, d'innombrables spots publicitaires. Un défi permanent : le son doit s'adapter à mille contraintes. On retrouve sa musique dans des documentaires pour National Geographic, des bandes-annonces de grandes productions, de Toy Story à Simetierre, ou des films indépendants comme Trevor, de Carlos Domeque.
J'ai pour Jeff une réelle estime et une amitié certaine. Une belle personne, un musicien capable de faire passer toute une palette d'émotions sous l'image. Souriant, doté d'un solide sens de l'humour, parfois mordant, vous allez le voir, et d'une absence totale de prétention.
Entretien avec Jeff Faustman
Salut Jeff. Écrire de la musique de film à Hollywood, c'est le rêve de nombreux musiciens. Quelle est ton histoire ?
Salut Fred. C'est une longue histoire, un chemin un peu tordu, mais en un mot : j'ai toujours été musicien. Ma mère m'a forcé à prendre des cours d'accordéon à quatre ans, puis, heureusement, ma grand-tante nous a offert un piano quand j'en avais six. Je me suis assis et j'ai commencé à taper la mélodie de « Love Is Blue », de Claudine Longet (avant « l'incident » impliquant ce beau skieur...), et voilà. J'ai étudié le piano, puis je suis entré dans un groupe au collège, comme bassiste, en chantant « Smoke on the Water » de Deep Purple. Ensuite, un groupe de rock progressif qui reprenait Genesis et Yes. Nous avons vidé bien des salles de bal avec nos interminables reprises épiques de vingt minutes ! (rires)
J'ai flambé pendant plusieurs années : les groupes, les substances, l'alcool, la fête, jusqu'à une petite dépression. Alors j'ai décidé de retourner à l'université pour étudier sérieusement la musique. J'ai aujourd'hui un doctorat en composition, et je peux écrire pour un orchestre et le diriger.
Pendant mes études, j'ai commencé à écrire pour les étudiants en cinéma. Ça m'a mené aux publicités automobiles (des centaines, à 30 dollars pièce !), puis à un poste d'assistant de studio pour des compositeurs « célèbres ». Je perfectionnais mon art, jusqu'à obtenir ma propre émission de télévision. Après plusieurs années comme compositeur, auteur, interprète, musicien à louer en indépendant à New York, je suis revenu à Los Angeles, et j'ai eu la chance d'entrer chez Cabin 21 Sound, un studio incroyable à Hollywood. J'y suis compositeur et superviseur musical maison, et j'adore chaque minute de ma vie. Ouf !
Existe-t-il un marché de la musique pour la publicité et le cinéma ?
La pandémie a radicalement changé l'industrie musicale. Cinéma, télévision, publicité, numérique : tout le marché de la musique traverse une période de bouleversement monumental. Mais oui, il y a un marché. Le point de vue optimiste, c'est que bientôt, il y aura plus de productions que jamais. Alors, préparez-vous ! Le streaming redessine les modèles économiques. Il sera intéressant de voir comment tout cela tourne.
Un conseil pour nos lecteurs musiciens ? Comment décrocher un contrat à Hollywood ?
Choisissez une voie. Trouvez ce que vous faites bien, et faites-le longtemps. Trouvez les gens : superviseurs musicaux, studios, réalisateurs, producteurs, assistants musicaux, agences de publicité. Approchez-les avec votre meilleure démo, finie, masterisée, et adaptée à ce qu'ils font. Mais sachez que ces gens sont très occupés : il faudra des mois de contacts tout en délicatesse pour créer une vraie relation. L'équilibre est fragile entre persévérant et casse-pieds. Alors n'abandonnez pas, mais ne soyez jamais agressif ou arrogant : votre démo finirait à la poubelle.
Pour te taquiner : qui est ton artiste préféré ?
Oh non ! Vraiment ? (rires) Ce n'est pas une question honnête ! Ça change au fil du temps, hmm... D'accord : Peter Gabriel, David Bowie, Kate Bush, Tori Amos, Talking Heads, Beethoven, Bach, Stravinsky, Elton John, Nine Inch Nails, Radiohead, les Beatles, Serge Gainsbourg, Air, Pink Floyd, Billie Eilish, Elbow, Michael Giacchino, Thomas Newman, Jóhann Jóhannsson, Xenakis... Tu vois, je te l'avais dit : pas honnête !
Ton meilleur souvenir de musicien ?
Encore une question injuste (rires), il y en a tant... Voir dans le métro de New York les affiches de l'émission de télé dont j'avais écrit la musique. Peter Gabriel marchant sur ma table au Roxy, à Los Angeles, dans les années 70 : j'ai fini la soirée avec un peu de son maquillage sur la main, et je ne l'ai pas lavée pendant des semaines. L'une des premières représentations de The Wall, de Pink Floyd, à Los Angeles : un rideau a pris feu et ils ont dû recommencer le concert ! Jouer devant dix mille personnes en plein air à Asbury Park, dans le New Jersey. Jouer dans le métro de Londres...
Tu viens souvent en France, et c'est toujours un plaisir de te recevoir à Bordeaux. Qu'est-ce qui t'attire dans notre pays ?
Je viens dès que je peux. D'ailleurs, s'il te plaît, tu veux bien nous adopter, mon compagnon et moi ? (rires) J'y vivrais en un clin d'œil ! Les États-Unis sont un triste spectacle en ce moment, et je pense qu'on va devoir partir. Je sais que votre société a aussi ses problèmes, mais la France semble avoir une attitude plus lucide sur les questions sociales, plus adulte sur le sexisme, vu de l'extérieur. Les gens lisent, aiment la musique, la Fnac (trop cool !), la cuisine. Il y a un sens et un respect de l'histoire. Des paysages étonnants et variés. Boulez, Ravel, Olivier Messiaen, les canelés, la bouillabaisse, Montmartre... (soupir) Question vraiment injuste !
Tes derniers projets ?
J'ai enregistré un album de chansons, Gods and Whores, et plusieurs autres qui mêlent musique et création sonore pour Cabin 21 Sound. Et je viens de terminer la partition du long métrage Trevor.
Photos © Jeff Faustman.


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