Le dernier voyage de Louis Lake

Jérôme Beuret
25 septembre 1973 – 12 juin 2023

Il y a des musiques qui ne cherchent pas immédiatement à attirer l’attention. Elles prennent leur place autrement, avec le temps.

Avant les albums et les projets, il y a une histoire plus ancienne. Celle d’un enfant assis près d’un piano. Son père joue, compose, puis disparaît quelques instants dans une pièce sombre où il développe ses photographies argentiques. Pendant que les images apparaissent lentement sur le papier, il trouve une façon de faire patienter son fils : il pose des bonbons, un par un, sur les touches du piano.

Jérôme Beuret a grandi dans cet univers-là. Entre la musique, la photographie et la patience. Cela explique probablement une certaine douceur, le goût du détail et surtout une façon de ne jamais appuyer inutilement sur l’émotion. Louis Lake est né de cette sensibilité. Jérôme Beuret composait avec discrétion, en prenant le temps de construire ses morceaux et de trouver le bon équilibre entre les voix, les harmonies et les arrangements.

Derrière Louis Lake, il y avait donc un musicien pour qui composer revenait avant tout à mettre les choses en ordre. À chercher la bonne couleur, la bonne harmonie, le détail qui pouvait faire tenir un morceau. Jérome m’avait confié d’ailleurs qu’un album ressemblait à un château de cartes. Chaque élément compte, l’ordre des morceaux aussi, et il suffit parfois de peu de choses pour déséquilibrer l’ensemble. 

Louis Lake, Tales from the Magic Sun (Somekind Records, 2015)
Ses influences sont assez faciles à reconnaître. La culture Westcoast est bien présente, tout comme son goût pour les harmonies travaillées et certaines textures venues des années 70 et 80. Mais il ne s’agit jamais vraiment de regarder dans le rétroviseur. Ces inspirations sont devenues une matière personnelle, intégrée à une écriture contemporaine. Pendant longtemps, Louis Lake a aussi représenté un espace de liberté pour Jérôme. Il pouvait y raconter des histoires plus légères ou plus sombres, expérimenter, suivre une idée jusqu’au bout et surtout rester fidèle à sa manière de composer.

Cette envie de partager la musique, il l’a également vécue avec Gaël Benyamin, alias Geyster. Ensemble, ils fondent Nightshift, un projet dans lequel leurs deux univers peuvent se croiser. Ocean Bay sera l’un des morceaux les plus remarqués de cette aventure. Nightshift montre aussi une autre facette de Jérôme : celle d’un musicien capable de travailler à deux, de faire confiance et de laisser une chanson trouver naturellement son chemin.

Nighshift, Full Moon (Somekind Records, 2007 et 2020)

Cette histoire se prolonge avec Into The Lens. Neuf ans après Tales from the Magic Sun, l’album prend aujourd’hui une résonance particulière. On y retrouve simplement ce qui faisait la personnalité de Louis Lake : les grooves discrets, les voix douces, les arrangements précis et, une fois encore, cette attention constante portée aux détails. Certains morceaux sont plus lumineux, d’autres plus introspectifs. Les refrains restent en tête.

℗ & © 2024 Somekind Records.

Gaël Benyamin a permis à ce travail d’arriver à son terme. Il ne s’agissait pas seulement de terminer des enregistrements laissés en cours. Il fallait aussi respecter les choix de Jérôme, conserver l’esprit des morceaux et leur donner la forme qu’ils auraient probablement eue s’il avait pu les achever lui-même.

C’est peut-être ce qui rend Into The Lens si particulier aujourd’hui. L’album porte évidemment la mémoire de Jérôme Beuret, mais il ne se réduit pas à cela. Il continue de vivre comme un disque de Louis Lake, avec ses mélodies, ses harmonies et ses petits détails que l’on découvre parfois après plusieurs écoutes.

Écouter Louis Lake aujourd’hui, c’est partir à l’aventure.

Loin, bien sûr.

Comme un dernier voyage.

Écho musical
Louis Lake, « Victory » (2024)

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