Geyster, la coolitude esthétique
Il était une fois Geyster. L'histoire de Gaël Benyamin commence avec une légende : « Bye Bye Superman », un titre électro-pop qui bouscule la grisaille et débarque en France avec la canicule de l'été 2003. La voix est celle de Pernilla Grönlund, une complice suédoise rencontrée à Los Angeles, quand Gaël suivait les cours du Musicians Institute, sur Hollywood Boulevard. Dès le premier album, I Love 1984, coproduit avec Joachim Garraud, ses disques sont conceptuels, pleins de finesse.
Viennent ensuite les albums de son propre label, Somekind Records. Des exercices de style d'une aisance déconcertante. Radio Geyster 1977, en 2011, imagine une émission de radio américaine au lendemain de la mort d'Elvis Presley : jingles et flashs d'époque, pop rock, funk, jazz, et le Fender Rhodes à l'honneur. « Highway to the Sun » justifie à lui seul l'achat du disque. Sur Summertime, en 2012, il revisite Hall & Oates, America, Christopher Cross, et réussit un pari fou : un « Thriller » apaisé, hommage à son auteur, Rod Temperton, qui vient de nous quitter. Puis, en 2015, Knight Games, un triple album, près de 110 minutes entre folk américain, jazz et pop rock, sous des nappes électroniques chères à la West Coast des seventies.
Une dizaine d'albums. De la composition à l'enregistrement, jusqu'aux pochettes, il fait tout. Un électron libre. Le héros d'une coolitude esthétique toute californienne, qu'il porte avec une élégance parfois nonchalante.
Un nouveau single, « Easy », avec Ethel Lindsey, ouvre la voie à un album très attendu, With All Due Respect. Avec tout mon respect, Gaël.
Entretien avec Gaël Benyamin
« Easy » est chanté avec Ethel Lindsey, artiste orienté West Coast, découvert par Bernard Saint-Paul, le producteur de Véronique Sanson. Comme elle, tu vis tes années américaines ?
Années américaines, je ne sais pas. Je ne fonctionne pas comme ça, je ne pense pas US ou UK. Les chansons, les projets se construisent de manière spontanée, et après coup, on peut y voir des couleurs, des ambiances qui font penser à un son américain ou anglais. Pour ma part, je pense même être plus influencé par le son anglais. J'aime la spontanéité anglaise, ce côté un peu dirty que je tente de mêler, paradoxalement, avec la propreté et le perfectionnisme américains.
Tes parents ont vécu à Rio, et la musique brésilienne de ton père t'a beaucoup marqué. Est-ce le secret de l'énergie positive de tes compositions ?
Probablement, mais là encore, c'est inconscient. Le côté « célébration de la vie » de ma musique n'est pas voulu. Ce qui est certain, c'est que j'ai toujours été sensible à la mélodie et à l'harmonie. Les choses harmoniquement pauvres ne m'intéressent pas. Ce n'est pas un jugement de valeur, juste une sensibilité. Pour moi, la musique doit t'emporter, te faire voyager sans bouger. J'adore les mélodies simples, mais il faut une richesse harmonique derrière. Les premiers Beatles en sont un parfait exemple. Sur « I Want to Hold Your Hand », une chanson super basique, plane une mélancolie profonde, dans la grille d'accords, dans la construction, dans la mélodie. Sous des airs ultra bateau, voire niais, il y a une profondeur qui te fait décoller. La musique brésilienne aussi : des mélodies qui restent instantanément en tête, et pourtant, essaie de jouer du Jobim au piano, tu vas vite comprendre ta douleur, haha. C'est du pur jazz.
Ton père, le journaliste Bernard Benyamin, cofondateur d'Envoyé spécial, est né à Oran. Ta mère, à Alexandrie. Ressens-tu un déracinement dans l'histoire familiale ?
Non, ou alors c'est inconscient. Je n'ai jamais fonctionné en termes de nation, de pays ou de religion. Je me sens comme si « on » m'avait posé là, sur la planète, et il s'avère que c'est à Paris. Même si des affinités se créent plus facilement avec des gens de la même culture. Quand je vivais à Los Angeles, j'évitais au maximum de traîner avec la communauté française, je m'y ennuyais très vite.
Nile Rodgers enchaîne les collaborations. As-tu eu envie de le contacter ?
En fait, j'ai travaillé pour lui. Quand Warner a sorti le coffret Chic Box Set Vol. 1, je me suis occupé de tout le mastering. On s'est rencontrés, puis échangé quelques mails. C'était avant son grand retour avec Daft Punk, et il sortait d'un long combat contre le cancer. Un type ultra simple, humble, gentil, très touchant. Ensuite, j'ai perdu le contact, et lui est reparti sur Mars depuis. Je n'ai même pas tenté de le recontacter, même si l'envie ne manque pas !
Certaines industries font des stars de gens sans talent. Quelqu'un pourrait faire une star de Geyster, qui n'en manque pas...
Hélas, la célébrité n'a rien à voir avec le talent. Quand tu pratiques un art, quel qu'il soit, c'est comme si tu confiais les clés de la réussite au hasard, au destin, à la chance. Bien sûr, quand le talent est là, il y a des attitudes à adopter, des outils de promotion. Mais si les étoiles ne sont pas alignées, tu peux fournir tous les efforts et tous les budgets du monde, en vain. Ça explique pourquoi un chanteur sans talent avec une chanson de merde va cartonner du jour au lendemain, sans que personne ne sache pourquoi. C'est comme ça. Heureusement, la combinaison existe : les grands artistes que nous connaissons ont généralement été à la fois respectés par le milieu et reconnus par le public.
Peux-tu révéler deux ou trois secrets sur With All Due Respect ?
Il est quasiment fini, mais pas encore de date. Je reviens à ce que je faisais il y a un peu plus de dix ans, à l'époque de mon premier album, entre un son vintage années 70 et un son qui flirte avec l'électro. La base reste pop, mais il y a cette fois une forte empreinte jazz-rock. Des thèmes très pop qui évoluent vers des contrées jazz-funk un peu cosmiques, des morceaux à rallonge avec des plages de solos de Rhodes. Je ne me limite pas du tout aux formats imposés par l'industrie, à part faire un radio edit pour un single.
Côte Ouest : Los Angeles, San Francisco ou les grands espaces de Yosemite ?
Los Angeles, définitivement. Je trouve cette ville bien plus intéressante en couleurs et en ambiances, même si j'adore les deux autres. Il s'en dégage une force invraisemblable, comme un grondement permanent qui t'aspire dans sa gorge urbaine.
▸▸ Avance rapide. With All Due Respect sort au printemps suivant, le 9 mai 2017.
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| With All Due Respect (Somekind Records, 2017). |



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