L'Hermione, alliée de la liberté

L'Hermione à quai à Bordeaux, devant les façades classées au patrimoine mondial de l'Unesco. Photo © Chroniclefred)


New York, l'automne. Depuis deux semaines, Central Park se teinte d'orange. Dans un de ces cafés de Brooklyn que j'aime tant, celui qui sert les meilleurs
pancakes du quartier, j'apprends que la nouvelle Hermione vient de prendre la mer, en France. Je taquine le patron :

« Tu connais La Fayette ? »

Il sourit. Me regarde droit dans les yeux.

« The French guy who came here to fight for our freedom! »

Le Français venu se battre pour notre liberté. Il pose mon habituel black coffee, un bon quart de litre, et retourne derrière son comptoir. Tout est dit.

1777. La Fayette n'a pas vingt ans. Il quitte Bordeaux presque incognito à bord de La Victoire, pour rejoindre les insurgés américains. Les treize colonies viennent de rompre avec Londres : le 4 juillet 1776, à Philadelphie, elles ont proclamé leur indépendance. Trop de taxes, aucun représentant au Parlement de Westminster. George Washington mène la guerre contre l'armée anglaise et ses mercenaires allemands. Le jeune marquis combat à ses côtés.

Rentré en France, il plaide pour l'envoi de renforts. Louis XVI accepte. En 1780, La Fayette repart de Rochefort à bord de l'Hermione, une frégate toute neuve, pour annoncer l'arrivée des six mille soldats de Rochambeau. Le 19 octobre 1781, à Yorktown, en Virginie, les Anglais capitulent devant les troupes américaines et françaises.

Deux siècles plus tard, le 4 juillet 1997, jour de la fête nationale américaine, l'arsenal de Rochefort se lance un défi : reconstruire l'Hermione. À l'origine, une poignée de passionnés, dont l'écrivain Erik Orsenna, Benedict Donnelly et Jean-Louis Frot, alors maire de Rochefort.

Dix-sept ans plus tard, en septembre 2014, la réplique quitte l'arsenal, descend la Charente et rejoint l'île d'Aix pour sa première sortie en mer. Après les essais, une escale à Bordeaux, devant une foule immense. Au printemps prochain, cap sur l'Amérique : quatre mois sur les traces de La Fayette, de Yorktown à Boston. Et, je l'espère, une entrée à New York le 4 juillet, saluée par la statue de la Liberté.

Au fil de l'eau, avec Bruno

Bruno Lacaussague-Rodriguez est bordelais. Enfant, dans les années 70, il traînait sur les quais du port, lisait Tintin et dessinait des trois-mâts par kilomètres. [Où et quand vous vous êtes rencontrés.] Le jour où l'Hermione a remonté la Gironde, il était sur l'eau, à bord d'un voilier du club de Lormont. Je lui ai demandé de me raconter. Voici ce qu'il m'a écrit.

Nouvelle escapade nautique dans l'estuaire de la Gironde. Toujours aussi fantastique, l'endroit. Embarquement sur un voilier avec les vieux briscards du club de voile de Lormont, à la rencontre de l'Hermione, la frégate reconstruite à Rochefort, en visite de parade au port de Bordeaux. Bordeaux, d'où La Fayette était parti en 1777 rejoindre les insurgés américains.

Appareillage au ponton de Lormont, marée montante (coef. 110, y'a du jus en dessous), direction le bec d'Ambès, car le rafiot fait route et il n'est pas loin : on l'a signalé à Blaye vers 16 heures. Remontée au moteur, génois déroulé, on est vent arrière. Je me dis que le bateau qu'on va croiser doit lui aussi naviguer au moteur : ce genre de navire marche assez mal au près, mieux au portant. On traverse le port de Bassens, où deux ou trois cargos déchargent et où la drague Pierre-Lefort pourrit gentiment devant la forme de radoub, en attendant sa démolition probable.

Rien à l'horizon. On est rattrapés par le remorqueur qui va prendre l'Hermione en charge et la mettre à quai dans deux heures. Enfin, on distingue au loin les trois mâts qu'on cherche, au milieu de l'eau et de la forêt alentour. Génial, voilà le bestiau. On s'approche. Ce qui me surprend d'abord, c'est la quantité de cordages. Tout en chanvre, il y en a dans tous les sens, une toile tissée par une araignée épileptique. Je me dis aussi qu'ils ne doivent pas manger beaucoup de lapin, là-dessus.

Tout autour, d'autres embarcations sont venues comme nous la saluer et l'accompagner jusqu'au port de la Lune. C'est l'euphorie sur l'eau, on se croirait au départ d'une régate. Plutôt magique. Car nous entrons aussi dans une page d'histoire. J'ai l'impression de voir la Licorne du chevalier de Hadoque, ou d'être dans Les Révoltés du Bounty. Énorme. Pour un petit Bordelais qui a connu les quais du port dans les années 70, lu Tintin dans tous les sens et dessiné des kilomètres de trois-mâts à sept ou huit ans, ça fait vraiment drôle. Il y a aussi nos amis les chaussettes à clous, sur un petit hors-bord. Ils nous demandent gentiment de ne pas trop approcher de l'Hermione, mais j'ai l'impression que tout le monde s'en fout, tant l'émotion est grande de voir surgir ce morceau d'histoire navale. C'est un peu le bordel sur l'eau. On fait demi-tour et on entre dans la parade. Cette frime ! Dans le sillage de l'Hermione, je fais le plein de photos.

On passe sous le pont d'Aquitaine. Là-haut, ça bouchonne, une file de camions qui n'avancent pas. On n'est pas bien, nous, là ? Je me demande aussi si l'Hermione d'origine arborait vraiment le drapeau bleu-blanc-rouge, ou plutôt le pavillon à fleur de lys du roi*. À ce niveau, le remorqueur prend la frégate en charge. Prise d'amarre, arrêt du moteur, remontée jusqu'à Bordeaux. Passage sous le pont Toussaint-Louverture**. De plus en plus de bateaux nous rejoignent. Ça sort de partout. Des coquilles de noix à la rame, des petits voiliers en bois, des paddles. C'est la fête sur l'eau !

Sur les quais des Chartrons, c'est la cohue. Des terriens agglutinés aux barrières, sur les deux rives. On a encore gagné une Coupe du monde de foot ? Faut dire que Sud West a bien surmédiatisé l'événement. Toujours l'effet moutons.

Pendant ce temps, à bord, on débouche le rosé et on remplit les godets. Bien, l'ambiance. 20 h 15, pleine mer dans le port. Le remorqueur fait la manœuvre d'évitage, il retourne le navire pour le mettre à quai en position de départ. Ça prend un peu de temps, et toute la flottille caracole gentiment autour. Il y a tout le monde : l'Arawak, le Sinbad, la gabare Les 2 Frères, des bateaux à passagers chargés à ras bord de touristes qui ont payé cher leur place. L'Hermione, elle, fait sa maligne en tirant des salves de canon. C'est le spectacle : il ne faut pas oublier que c'est un navire de guerre. Mais c'est pour de faux, comme dans Pirates des Caraïbes, et dans un décor classé par l'Unesco. Le bateau est amarré à quai, presque à hauteur de la place de la Bourse. Il faut avouer que ça a de la gueule, avec l'architecture autour. Pour une fois, je prends la mesure de la beauté des façades ravalées. Puis on rentre à Lormont, la nuit est tombée.

Sur l'eau, quelques branques sur des coquilles de noix, sans éclairage et sans gilet. Il s'en faut de peu qu'ils ne se fassent couper en deux. Bilan : une jolie pièce de musée... dans un musée. Les Bordelais vont A-DO-RER. On débarque à Lormont. Accostage, rangement des bouts qui traînent, re-apéro sur le pont, je reprends mon vélo et je rentre chez moi, des images plein la tête. Tout va bien.

Bruno Lacaussague-Rodriguez

* En 1780, la marine royale navigue sous pavillon blanc. Le drapeau tricolore n'apparaîtra qu'avec la Révolution.

** Le pont porte officiellement le nom de Jacques Chaban-Delmas. Celui de Toussaint Louverture, héros de la lutte contre l'esclavage, avait aussi été proposé.

Sauf mention contraire, photos © Bruno Lacaussague-Rodriguez.

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