William Theviot, la force de la différence
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| Photo avec l'aimable autorisation de William Theviot. |
J'ai croisé le pianiste concertiste William Theviot par un curieux hasard, au journal Sud Ouest, dont il fréquente souvent les archives. Il s'y documente, surtout pour défendre la cause au cœur de sa vie : l'autisme. Il me confiera aimer ces « hétérotopies », comme les nomme Michel Foucault : des lieux hors du monde et du temps, qui obéissent à d'autres règles. Nous avons tous connu cela dans nos cabanes d'enfant. Ces espaces de recherche ou de recueillement restent souvent nos refuges.
Autiste Asperger, William a la grâce d'émouvoir l'âme, tout simplement. Sous ses concerts classiques et poétiques, sous sa parole lucide et toujours bienveillante, il y a une dénonciation très forte de la condition des personnes autistes. Il ne diabolise jamais son véritable ennemi : l'indifférence. Sa conscience politique aiguë s'accompagne parfois d'un soupçon d'humour sarcastique, que j'apprécie particulièrement.
Sur sa page Facebook, il trouve encore la force des mots : « Je n'arrive pas à comprendre que la société continue à fonctionner dans une dynamique infernale de rejet. » Face à cela, il choisit d'informer et de sensibiliser là où on ne l'attend pas, « sans éléments de langage ». Il se trouve, dit-il avec ironie, une certaine pertinence d'« évangélisateur » de cette cause. Il laisse surtout, à qui veut l'entendre, une marque indélébile.
Entretien avec William Theviot
Sur Twitter, vous vous définissez comme un pianiste atypique. Qu'entendez-vous par là ?
À vrai dire, mon compte Twitter est géré par mon père, et c'est lui qui m'a défini ainsi. Cela dit, je ne renie pas l'épithète. Je fais rarement un concert duplicable d'un endroit à l'autre. J'essaie de cultiver une approche sur mesure pour chaque représentation, de faire dans la dentelle, d'« incarner », en reliant mes concerts tantôt à une cause, tantôt à l'histoire d'un lieu, à une commémoration, à une résonance qui fasse sens. Mon travail dans les archives de Sud Ouest me sert à être inventif à cet égard. Enfin, j'espère être plus abordable humainement que ne le permettent la course au cachet et la communication désincarnée de trop de musiciens de scène.
D'où viennent votre engagement et cette énergie hors du commun pour sensibiliser au spectre de l'autisme ?
D'abord de ma mère, de mes parents, qui se sont investis dans mon parcours musical, considérant à raison que mon intégration sociale serait difficile dans un cursus classique. Puis d'une volonté de rendre utiles mon désœuvrement, mon anxiété, de transformer le plomb en or. Le rejet que j'ai souvent vécu, et que je vis encore, jusque dans cette cause que j'essaie de défendre, a provoqué en moi tantôt une grande tristesse, tantôt une sidération, un écœurement, une rage, un abattement. Je n'ai plus eu que deux choix : les laisser être destructeurs ou constructeurs. La pulsion de vie, le conatus, toujours fragile, a pour l'instant le dernier mot. Pourvu que ça dure.
Être autiste est une manière particulière d'être au monde. Cela influence-t-il votre façon d'entendre, de jouer ou de composer ?
Pour ma part, je n'entends presque jamais la musique comme un divertissement. Elle est pour moi la cristallisation mélodique de valeurs morales, notamment dans le romantisme. Un repère, une source non corrompue, qui exalte des sentiments forts que les contingences du quotidien peuvent malheureusement dissoudre. Au-delà de mon cas, certaines personnes autistes sont synesthètes : elles voient des couleurs sur la musique. Pour certains, la musique peut être un langage plus naturel, à la fois plus direct et plus ambigu que la parole.
Vous regrettez la pauvreté de la programmation du mois de l'autisme. En Gironde, pourtant, le Printemps de l'autisme se prolonge tout le printemps. Qu'en pensez-vous ?
J'ai bien consulté la brochure avant de parler de pauvreté programmatique. Le Département fait peut-être un gros travail, mais à mon sens pas tant dans une démarche de compréhension de ce handicap et de ses différentes formes. Plusieurs personnes, parmi les premières concernées, ne s'y sentent pas à leur place. L'autisme est devenu une notion très à la mode, parfois abstraite, bureaucratique. Et les colloques ne concernent souvent que des initiés, loin d'une sensibilisation sur le terrain.
Existe-t-il d'autres orientations que l'informatique, si souvent proposée aux personnes autistes ? Souhaiteriez-vous une filière « autisme et musique » ?
Oui, tout à fait : le dessin, par exemple, les mathématiques... J'aimerais justement qu'il y ait un projet « autisme et musique ». La musique est un facteur de résilience très fort, peut-être le premier. Je me soigne mieux par la musique et la lecture que par des consultations psychologiques sommaires. Et pourquoi pas une consultation nationale des personnes diagnostiquées autistes, avec une seule question : « Quel projet souhaiteriez-vous voir mis en place pour vous ? »
Ce mois-ci, vous partez vous ressourcer dans un monastère. Votre engagement a-t-il une dimension spirituelle ?
Mon approche de l'autisme est totalement laïque. Je suis agnostique. Ma foi, c'est la justice, et d'abord l'équité des chances, dont ne bénéficient pas les personnes en situation de handicap, sur le plan professionnel, sentimental, social. Le mot « asile » est polysémique, et je l'apprécie : au sens d'« asile politique », il pourrait y avoir des asiles pour les personnes autistes, comme celui qu'offre un monastère. Le silence autistique peut se comparer à celui d'un moine.
Jeudi, dans une fraternité de sœurs de Haute-Savoie, lors des vêpres, des fidèles formulaient à haute voix leurs intentions de prière. Pour la première fois, j'en ai dit une, pour les personnes porteuses de handicap, notamment autistique, qui n'arrivent pas à trouver leur voie. Je me suis surpris à sangloter plusieurs instants. Peut-être parce que j'avais verbalisé un drame social qui me dépasse. Le même jour, un ami qui m'accompagne dans cette retraite m'a parlé d'un projet : une ancienne abbaye des Pyrénées, où l'on pourrait accueillir des personnes autistes dans une démarche d'art-thérapie.
J'aime ces hétérotopies, ces lieux comme hors du monde et du temps : une salle d'archives, une bibliothèque, comme une clairière dans une forêt sombre où l'on désespère de trouver son chemin. Le chapitre « La Chambre des cartes », dans Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq, a beaucoup résonné en moi. Ce genre de fascination peut m'aider à vivre.

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