Geyster, la folie d'Euphoria
![]() |
| Geyster, Euphoria (Somekind Records, 2020). Pochette d'Olivier Boscovitch. |
Geyster, alias Gaël Benyamin, tient une recette imparable : des sonorités venues du jazz et un inséparable Fender Rhodes. Au-delà de cette signature sonore, il rend hommage ici à l'électro-disco cosmique et excentrique des seventies. Comme si « Supernature » rencontrait Oxygène, dans une ambiance d'apocalypse. Pourtant, quelque part, sous les séquences électroniques nerveuses à la Moroder, l'esprit West Coast n'est jamais loin.
Écoutez l'album d'une traite. Le talent de Geyster ne tient pas aux tours de force sonores, mais à sa façon de raconter une histoire en musique. Euphoria ne s'est pas écrit le temps d'un trajet entre Nogent-sur-Marne et Châtelet-Les Halles. C'est le fruit d'une accumulation d'expériences, un constat sur la circulation de l'information et nos comportements formatés derrière nos écrans de fumée. Une tragédie, qui a pris forme et son au fil du temps.
Ses pulsations électroniques, ses gémissements, sur « We Can't Dance Together », qui dépassent ceux de Donna Summer au temps de « Love to Love You Baby », et un titre qui sonne comme une distanciation sociale de circonstance : Euphoria interroge le no future. Gaël Benyamin y dit ses craintes de citoyen du monde, peu rassuré par ces gadgets séduisants qui décident en un clin d'œil du destin de l'humanité. Selon lui, nous voici habités par « la quête de l'euphorie permanente, du bonheur instantané », prêts à toutes les technologies pour un carpe diem artificiel, dans un monde au bord du gouffre.
L'album est découpé en trois actes. À l'image du monde, il alterne obscurité et lumière. L'homme ne pense pas aux conséquences de ses actes et se réfugie dans une vie artificiellement extraordinaire, euphorique, dangereusement belle. Toute période post-révolution commence par l'excès, avant de trouver son juste milieu. Fin du troisième acte.
L'électronique et la fin du monde
Ce n'est pas la première fois qu'un musicien se sert de l'électronique pour nous faire réfléchir sur l'homme et le monde. En 1973, Vangelis compose L'Apocalypse des animaux, magie de synthétiseurs analogiques et d'instruments acoustiques, ode à la nature et complainte intemporelle de la Terre. En 1976, Jean-Michel Jarre éblouit avec Oxygène, immense succès et prise de conscience écologique. En 1977, Cerrone convoque L'Île du docteur Moreau sur Supernature, inspiré par H. G. Wells, qui pressentait que la science transformerait un jour la matière vivante, et qu'il faudrait en penser l'éthique.
Geyster explore à son tour les effets du numérique sur nos relations, et l'accélération fulgurante des moyens d'échange et de communication. Un angle résolument original. Musicalement, comme ses aînés, l'album revisite par touches les années 70, quand on expérimentait le Fender Rhodes et les premiers synthétiseurs.
Une esthétique de fin du monde
La pochette a ce côté provocateur, sexy et esthétique qu'on assumait sans sourciller dans les années 70. Comme sur celle de « How Much, How Much I Love You », de Love & Kisses, en 1978, une jeune femme chevauche une monture. Non pas un cheval à l'allure ibérique, mais une autruche, oiseau rapide, dangereux, incapable de voler. Une esthétique de fin du monde, comme si la boucle était bouclée et qu'on était revenu aux origines de l'humanité. Elle est signée Olivier Boscovitch.
Euphoria est un album électro-apocalyptique réussi, mélodique et aérien, troublant, enivrant et apaisant à la fois. Il trouvera sa place dans votre collection de vinyles. Jusqu'à la fin des temps.
Geyster, « Euphoria, Part 1 » (Dawning / Tunnel of Love / We Can't Dance Together). Réalisation Olivier Boscovitch.
![]() |
| Le vinyle d'Euphoria, entre mes mains. Photo © ChronicleFred. |


Commentaires